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Débabéliser/rebabéliser le monde: les tâches de la traduction dans le nouvel ordre économique mondial
Annie Brisset (Université d'Ottawa)

L'« économie-monde », ce que nous appelons la mondialisation, a connu un véritable essor à partir des années 90 avec l'accélération technologique et la fusion subséquente de l'économie et de la communication. La variable économique étant devenue tributaire de la communication, plus les organisations déploient leurs activités dans l'espace, plus elles se heurtent à la barrière des langues et des cultures : « Babel est l'obstacle, le dernier obstacle à la réalisation du marché mondial : l'étrangeté réciproque des langues, le fait que deux peuples ne parlent pas la même langue et le fait de leur intraductibilité relative, retardent la vitesse de la transaction, freine la " communication", diffèrent la Pentecôte bancaire ». La traduction a toujours eu pour tâche de dé-babéliser le monde. Elle a toujours accompagné le développement des rapports économiques, politiques et culturels, mais elle a pris une envergure sans précédent. D'après les statistiques les plus récentes, il y aurait environ 400,000 traducteurs à travers le monde, salariés ou indépendants, concentrés dans les régions les plus industrialisées. La part du secteur de la traduction dans l'économie mondiale est estimée à environ10 milliards de dollars américains. Ces chiffres peuvent paraître impressionnants, mais ils sont sûrement en deçà de la réalité, car ils résultent d'une enquête de qui remonte à 1998. Depuis lors, le monde a beaucoup changé : la Chine est entrée dans l'Organisation mondiale du commerce, l'Union européenne compte dix nouveaux pays et les tours jumelles de New York se sont effondrées dans l'attentat du 11 septembre 2001. Avec la mondialisation pour toile de fond, ces événements ont créé, chacun à leur manière, des besoins nouveaux dans divers domaines spécialisés de la communication et dans des langues jusqu'alors délaissées ou peu sollicitées.

D'une part, la mondialisation a intensifié les flux migratoires et ainsi changé la composition ethnolinguistique de nombreux pays. Ces déplacements de population, auxquels il faut inclure le tourisme de masse, ont créé de nouveaux besoins en traduction, notamment dans les domaines administratif et para-juridique ou en milieu médico-hospitalier. D'autre part, avec l'intégration progressive des sociétés et de leurs économies, la traduction est devenue un facteur essentiel au développement des produits et des services simultanément destinés à des marchés multilingues répartis à travers le monde. C'est le cas des logiciels, des films et des jeux vidéo ou encore des pages Web. Avec la mondialisation, la traduction technique a pris le pas sur la traduction littéraire, qui formait jusqu'à présent le socle traditionnel de la réflexion sur le traduire. Pendant que baisse dramatiquement la traduction des ouvres de pensée, on estime que dans les pays les plus industrialisés la traduction technique croît au rythme de 25% à 30% par an.

Cette montée en puissance de la traduction technique est en partie liée à la transformation des pratiques du commerce impulsée par les nouvelles réalités de l'économie mondiale et l'accès direct par Internet. Désormais, lorsqu'une entreprise veut étendre la distribution de ses produits et services à l'échelle mondiale, elle doit les adapter aux besoins et aux attentes de ses diverses clientèles. Cela vaut pour les sites Web, les manuels d'utilisation et tous les documents publicitaires qui accompagnent le lancement d'un produit ou d'un service. Pour être mondialisé, un produit doit être internationalisé puis localisé.

Localiser un produit (généralement un produit informatique, incluant un site Internet), cela veut dire qu'il faut en établir une version différente dans chacune des langues ou des pays dans lesquels on veut le diffuser. Pour réduire les coûts et accélérer les délais de production et de mise en marché, on commence par internationaliser ce produit : on fait en sorte qu'il soit neutre au stade de sa conception pour pouvoir ensuite l'adapter plus facilement dans plusieurs langues à la fois. On estime que, pour l'année 2003, le chiffre d'affaires de la localisation s'est établi aux alentours de 5 milliards$US, dont 80% concernent des logiciels fabriqués aux Etats-Unis. L'anglais est donc, de loin, la langue source dominante des produits localisés. En ce qui concerne les langues cibles, il faut savoir que 40% des logiciels américains sont vendus dans la région Asie-Pacifique où le japonais constitue la principale langue de traduction avec le chinois et le coréen.

Si la mondialisation a engendré de nouvelles pratiques de communication, à la fois spécialisée et multilingue, cela veut dire que les universités qui forment les traducteurs doivent adapter les contenus de leurs programmes à ces nouvelles pratiques (comme la localisation et la traduction multimédia) de même qu'aux nouvelles exigences techniques de la profession (pour ce qui concerne aussi bien les matériels que les logiciels). De fait, on assiste à une collaboration de plus en plus étroite entre les universités et les associations de traducteurs, les entreprises privées et les pouvoirs publics. Citons pour exemple le réseau des chaires UNESCO en traduction et communications interculturelles, qui a débuté en Europe centrale et orientale après la chute du communisme pour faciliter la réorganisation des programmes d'études et la formation des formateurs ou encore accélérer le développement terminologique qui constitue le besoin le plus urgent de ces pays. Le programme POSI (pour une formation axée sur la pratique) est un autre exemple de collaboration entre les milieux professionnels et les universités. Cette initiative venue d'Allemagne s'est développée sous l'égide de la Fédération internationale des traducteurs (FIT). Son objectif est de promouvoir la formation de traducteurs techniques et spécialisés pour contrebalancer une formation traditionnellement axée sur la traduction littéraire. Le programme POSI fournit un cadre général que chaque université peut adapter à ses besoins, à ses ressources et à ses traditions. Un autre exemple, cette fois à l'échelle nationale, pourrait être celui du Canada. À la fin des années 90, le ministère canadien de l'Industrie et du Commerce a lancé une étude ayant pour but de déterminer la part des activités de traduction dans l'économie du pays et de voir comment le secteur de la traduction pourrait contribuer au développement des exportations de ses biens et services. Menée conjointement par le Bureau fédéral de la traduction, les associations de traducteurs, les universités ainsi que les entreprises spécialisées dans la production de logiciels (en particulier des logiciels d'aide à la traduction), cette étude a débouché sur un rapport (Gamas et Knowlden 1999) dont certaines écoles de traduction se sont inspirées pour moderniser leurs programmes de formation.

Quand on parle de mondialisation, on fait surgir la vision d'un monde dominé par l'anglais. Avec un milliard et demi de locuteurs, l'anglais est incontestablement la langue la plus répandue dans le monde. C'est aussi la langue dominante de la culture, de la diplomatie, de l'Internet et des médias (Crystal 2000). Pour illustrer cette hégémonie, Lawrence Venuti ( 1995 : 13-14 ) souligne que la plupart des traductions sont effectuées à partir de l'anglais, tandis qu'un très faible pourcentage des livres publiés à travers le monde sont traduits dans cette langue, soit entre 2 et 4% de tous les livres publiés aux USA et au Royaume-Uni ( Index Translationum ). L'idée sous-jacente est que l'ouverture culturelle d'un pays serait directement proportionnelle au nombre de livres qu'on y traduit. Ces chiffres sont néanmoins relatifs, comme l'a montré Anthony Pym en faisant ressortir que le volume des traductions est proportionnel au volume des livres publiés : moins on publie de livres dans une langue donnée, plus faible sera le nombre de leurs traductions en langues étrangères. Et plus il existe de livres publiés dans une langue, plus faible apparaîtra le pourcentage des traductions effectuées dans cette langue. De plus, observe Pym, les chiffres avancés par Venuti sont trompeurs puisque 24% de tous les livres qui paraissent en anglais sont publiés en dehors du continent nord-américain et du Royaume-Uni. Pym rappelle que beaucoup de livres sont lus dans l'original, hors du lieu de leur publication. En conclusion, le fait de traduire peu ou beaucoup ne peut pas s'interpréter dans l'absolu comme un indicateur de fermeture ou bien d'ouverture à l'altérité.

Il reste que la politique des langues fait problème. L'exemple des Etats-Unis donne plutôt raison à Venuti : quel était l'intérêt des pouvoirs publics pour les langues étrangères avant l'attentat du 11 septembre ? Le FBI venait pour sa part de décréter une réduction importante de son budget réservé aux services linguistiques. Ce faible intérêt pour des langues aussi importantes que l'arabe (environ 200 millions de locuteurs répartis dans 25 pays) se reflète dans le nombre restreint d'Américains qui les apprennent. Il existe des millions de locuteurs des langues dominantes d'Afghanistan, du Pakistan et de l'Iran. Or, moins de 1% de tous les étudiants américains de langues étrangères apprennent les langues de ces pays, langues pourtant qualifiées de « critiques » pour la sécurité du pays. Selon l'Association américaine des départements de langues étrangères, seules 3 des 20 langues principales d'Afghanistan et des pays voisins (russe excepté) étaient étudiées en 2002 dans les écoles secondaires ou les universités américaines . On sait aujourd'hui que le manque de compétences et de ressources en arabe et dans les autres langues évoquées a retardé le décryptage et la traduction d'éléments d'information très importants. La commission d'enquête de l'administration américaine a conclu que la pénurie de traducteurs et d'interprètes, mais aussi de professeurs de langues parlant couramment l'arabe et les langues d'Afghanistan et du Pakistan est préjudiciable à la sécurité des Etats-Unis.

Autrement dit, l'anglais ne suffit pas, même si cette langue est la langue officielle ou principale dans presque 60 pays (soit près du tiers des États-membres de l'ONU), qu'elle est massivement présente dans 75 autres pays et qu'elle est aussi la langue matrice de plus de 40 créoles ou pidgins (Crystal 2000). L'anglais domine à l'évidence, mais cette langue accuse en même temps une grande diversité. Elle est travaillée de l'intérieur par de multiples variations qui la déstabilisent. Dans son Dictionnaire du 21 e siècle , l'essayiste français Jacques Attali (1998 : 204) prévoit que l'anglais se divisera en plusieurs langues autonomes (comme jadis le latin) et qu'il finira par céder la place au chinois comme langue des affaires.

Sur le plan de la traduction, Attali prévoit que la traduction automatique, écrite puis orale, réduira la place de l'anglais dans la culture et les médias ( op. cit. : 32). Il est vrai que la croissance exponentielle des documents à traduire a créé un regain d'intérêt pour la traduction automatique. Il est vrai aussi que les aides informatiques à la traduction humaine, comme les mémoires de traduction, les logiciels de pré-traduction et de gestion terminologique ou de synthèse de la parole jouent un rôle de plus en plus important dans les pratiques traductives. Devant la montée en puissance des documents à traduire simultanément dans un nombre toujours croissant de langues, la recherche en ingénierie linguistique s'intensifie. Cette recherche se développe grâce à la formation de partenariats et de consortiums internationaux subventionnés par de grandes organisations internationales, notamment la Commission européenne. L'UNESCO elle-même recommande à ses États-membres de même qu'aux organisations internationales et aux industries de l'information et de la communication de soutenir les efforts de coopération visant à développer des services de traduction automatique accessibles à tous et à développer des logiciels (notamment pour l'extraction d'informations contenues dans les bases documentaires multilingues, ou encore pour le résumé automatique de texte ou la reconnaissance vocale). Le but que l'on vise est de réduire la disparité entre les langues, et plus précisément de réduire la fracture en matière d'information et de savoirs (et pas seulement la fracture numérique) entre les groupes humains.

Faut-il en conclure que nous nous acheminons vers cette « babélisation libératrice » que prédit Jacques Attali ? Dans le monde futur imaginé par Attali, les « translateurs » ou machines à traduire devraient permettre à tous, quelle que soit leur langue, d'accéder directement à n'importe quelle information, quel qu'en soit le support - écrit ou oral. Et ainsi, conclut Attali, « l'influence d'une langue ne dépendra plus du nombre de ses locuteurs, mais du nombre et de la réputation de ses chefs-d'ouvre» ( ibid . : 204).

Pour l'instant, le nombre et la réputation des ouvres littéraires et scientifiques produites par une culture restent entièrement tributaires de la traduction humaine. Il est donc important de faire la distinction entre, d'une part, la traduction dite en temps réel, c'est-à-dire la traduction spécialisée (techno-scientifique, juridique, administrative, commerciale.) et, d'autre part, la traduction littéraire, en prenant soin toutefois d'étendre cette notion pour couvrir également les ouvres de savoir. Le courant benjaminien de la critique a imposé la supériorité de l'ouvre d'art, de l'ouvre poétique, rejetant ainsi l'ouvre de savoir du côté de la « communication ordinaire », dans la pure référentialité. De même que la fonction cognitive est refusée à l'ouvre poétique (le signifiant dissolvant le signifié), de même la fonction esthétique est refusée à l'ouvre de connaissance, comme en témoigne sans ambiguïté l'essai de Benjamin (1972[1923]). À cet égard, on a souvent observé qu'en dehors de la littérature, les études s'intéressent peu à l'élaboration discursive de l'invention intellectuelle, comme si la langue était un habillage de surface. Or, peu importe que l'invention apparaisse dans les sciences humaines, les sciences sociales ou les sciences dites pures, si l'on admet que l'invention se fait dans la réflexion, alors il devient évident que cette invention est discursive (Schlanger 1985 : 183). En partant du principe qu'on ne peut pas dissocier l'investigation scientifique du discours qui la soutient, on doit reconnaître que la langue ne forme pas sur le texte une couverture qu'on pourrait enlever sans porter préjudice à l'argumentation. En conséquence, qu'elle soit littéraire ou scientifique, l'innovation intellectuelle, l'ouvre de pensée en général, relève d'un mode de traduction à part.

Mais voilà que resurgit l'impératif du marché, l'impératif économique exacerbé par la mondialisation. Dans ce contexte, qu'advient-il de la littérature et des ouvres théoriques ? Le tableau est plutôt sombre, à en juger par différentes études qui pointent une « nouvelle tendance mondiale lourde, liée au fait que la quasi-totalité des éditeurs, de par le monde, ont récemment décidé [.] de faire à peu près tous la même chose : à savoir, geler leurs anciens projets de traduction et limiter radicalement le nombre de leurs nouveaux projets en la matière » (Jullien et alii 1999 : 108). Ce phénomène remonte au début des années 1990, c'est-à-dire qu'il coïncide précisément avec l'essor des nouvelles technologies et la mise en place de l'« économie-monde ». Entre 1990 et 1997, le Syndicat national des éditeurs français enregistrait une baisse de 40% des ventes totales de livres. À l'intérieur de cet ensemble, la vente des livres en traduction chutait de plus de 50%. Ce phénomène de « dé-traduction » inquiète, car en touchant toutes les sciences humaines (au premier chef la philosophie), il freine la circulation des idées et l'interfécondation littéraire et scientifique des cultures. Dans ce contexte où la dé-traduction réduit la perception et la connaissance réciproque des altérités, l'acte de traduire devient un geste politique . Seulement voilà : l'édition est un commerce et les éditeurs sont de moins en moins enclins à publier des livres pour un public restreint. Dans le nouvel ordre économique mondial, qui fonctionne comme un marché, les langues et les publications littéraires et savantes luttent sur un terrain inégal.

Côté langues, on sait que sur les 6000 à 7000 langues répertoriées dans le monde, environ la moitié est menacée de disparition (Wurm 2001). Cette situation a poussé l'UNESCO à mettre la protection et la promotion des langues au centre même de sa politique de sauvegarde du patrimoine immatériel. La raison est que toutes les langues et toutes les cultures sont porteuses de savoirs. Toutes contribuent à ce que le philosophe Michel Serres appelle le « grand récit de l'humanité ». Avec les nouvelles technologies, qui bouleversent notre rapport à l'information d'une façon aussi radicale que l'imprimerie à la Renaissance, avec les nouvelles connaissances sur les origines de l'homme et du monde, avec les nouvelles avancées scientifiques, notamment spatiales et biologiques, nous disposons enfin du « grand récit » de notre humanité, un récit étendu comme jamais dans l'espace et le temps et que toutes les sciences travaillent ensemble à développer :

[.] depuis que balbutia l'écriture et que certaines tribus indiennes, chinoises, grecques et italiques se mirent à versifier dans leurs langues écrites, alors le tronc commun du plus grand récit que l'humanité ait jamais connu commença de croître, pour donner une épaisseur chronique inattendue, réelle et commune à un humanisme enfin digne de ce nom, puisque peuvent y participer toutes les langues et cultures précisément venues de lui, unique et universel puisque écrit dans la langue encyclopédique de toutes les sciences et qu 'il peut se traduire dans chaque langue vernaculaire , sans particularisme ni impérialisme, comme au matin de la Pentecôte. (Serres 2002 : 16. Je souligne).

 

Le « grand récit de l'humanité » est sans aucun doute écrit dans « la langue encyclopédique des sciences », mais on peut se demander s'il peut vraiment se traduire dans chaque langue vernaculaire, comme le prétend Michel Serres. Les langues, on le sait, ont la même capacité technologique à représenter le réel. En cela, toutes les langues sont égales. Et pourtant, quand il s'agit de nommer la modernité, celle des sciences et de la technologie, certaines langues sont plus égales que d'autres, car une langue ne peut nommer la modernité que si elle possède les mots pour cela. Le développement terminologique et l'aménagement linguistique sont plus que jamais à l'ordre du jour dans de nombreux pays où l'on cherche à établir (ou à rétablir) l'égalité entre les langues et les communautés qui les parlent. Ainsi, dans les anciennes républiques soviétiques redevenues indépendantes au début des années 1990, il faut pouvoir transmettre le savoir contemporain et les réalités du monde moderne dans les langues nationales mises entre parenthèses pendant trois-quarts de siècle au profit de la langue russe. Un même problème terminologique se pose au Paraguay, où la fin de la dictature a débouché sur une constitution établissant le bilinguisme espagnol-guarani dans le système d'éducation. Avec la suppression de l'apartheid, l'Afrique du Sud s'est heurtée au même problème lorsque neuf langues africaines ont été promues au rang de langues officielles, à l'égal de l'anglais et de l'afrikaans. On pourrait multiplier les exemples.

Du côté de la littérature, la guerre des langues dicte pareillement ses règles. Prenons le cas-type d'un pays post-communiste, celui de la Pologne. Pendant les dix années qui ont suivi la chute du mur de Berlin, les traductions étrangères en polonais ont augmenté de 300%. En revanche, durant la même période, les traductions du polonais vers les langues étrangères ont baissé de presque 35% en chiffres absolus ( Index Translationum ). Désormais « normalisés », les pays d'Europe de l'Est ont-ils perdu leur intérêt aux yeux de l'Occident ? La baisse substantielle des livres traduits après la chute du communisme incite à en faire l'hypothèse. Si l'on va plus à l'Est, on s'aperçoit que les ouvres littéraires de pays comme l'Azerbaïdjan sont pour ainsi dire inconnues chez nous pour la raison qu'elles sont rarement traduites.

Ces réalités chiffrées ou chiffrables soulignent l'asymétrie fondamentale des échanges entre les langues - quel que soit par ailleurs le nombre de gens qui parlent ces langues. Aussi faut-il peut-être songer à une politique pour la traduction, qui se fonderait non plus seulement sur une « éthique de la différence » (comme le préconisent Venuti et les théoriciens du post-colonialisme), mais plutôt sur une éthique de la réciprocité , ayant ses fondements chez des philosophes comme Paul Ricour et surtout Emmanuel Levinas. Traduire et diffuser des ouvres issues de langues et de cultures peu connues ou menacées, tel est précisément l'objet du mouvement Words without Borders et celui des traducteurs littéraires, auteurs et éditeurs signataires du manifeste pour la diversité culturelle publié sous l'égide de la Fédération internationale des traducteurs (2002).

La traduction repose sur la multiplicité des langues et des cultures. Sa tâche traditionnelle a été de « dé-babéliser » le monde. Le paradoxe, selon Michel Deguy, veut qu'elle ait aussi pour tâche de « re-babéliser » le monde : « Il s'agit de sauver les langues par leurs littératures et réciproquement » (2000 : 205). Autrement dit, c'est à la traduction des ouvres littéraires et des ouvres de savoir qu'il incombe de résister aux contraintes du spectaculaire et du quantifiable pour faire échec à ce que Deguy dénonce comme « la fatale monotonie d'un esperanto-desesperanto universel ».

 

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